Le cours avait lieu à treize heures.
Steph arriva avec dix minutes de retard.
Il s’assit au fond.
Le professeur parlait déjà.
Une diapositive était projetée au mur.
L’asymétrie d’information.
Steph sortit son cahier.
Le professeur expliquait qu’une transaction supposait rarement que les deux parties disposent de la même information.
Le vendeur connaissait mieux son produit que l’acheteur.
L’acheteur le savait.
Le vendeur savait que l’acheteur le savait.
La transaction se faisait malgré tout.
C’était là que les choses devenaient intéressantes.
Le professeur prit l’exemple d’une voiture usagée.
Un vendeur savait si la voiture avait été accidentée.
L’acheteur ne le savait pas.
Le vendeur pouvait cacher l’information.
Il pouvait aussi la révéler.
Mais l’acheteur ne savait pas nécessairement si ce qu’on lui révélait était toute l’information.
Steph prit des notes.
Il aimait ça.
Ce n’était pas compliqué.
Il fallait seulement comprendre que les gens ne prenaient jamais une décision avec toute l’information disponible.
Ils prenaient une décision avec ce qu’ils croyaient savoir.
Et ils le savaient.
——
Le professeur parla ensuite de sélection adverse.
Lorsque la qualité réelle d’un produit était difficile à observer, les mauvais produits pouvaient finir par chasser les bons.
Les acheteurs devenaient méfiants.
Ils refusaient de payer trop cher.
Les vendeurs de bons produits quittaient le marché.
Il ne restait plus que les mauvais.
Steph leva les yeux.
Il regarda les autres étudiants.
Certains prenaient des notes.
D’autres regardaient leur téléphone sous la table.
Une fille au premier rang avait écrit presque chaque mot du professeur.
Un gars dormait.
Steph se demanda lequel d’entre eux avait l’information.
Le professeur continuait.
L’information n’était pas seulement une ressource.
Elle pouvait modifier le comportement des autres.
Si une personne savait quelque chose que les autres ignoraient, elle possédait un avantage.
Si les autres savaient qu’elle le savait, l’avantage changeait.
Si elle savait qu’ils savaient, ça changeait encore.
Steph arrêta d’écrire.
Il regarda l’écran.
Il pensa au groupe du McDonald’s.
Ils avaient tous des informations sur les autres.
Des informations accumulées pendant des années.
Des choses qu’ils n’avaient plus besoin de dire.
Ils savaient qui prenait quoi dans son café.
Ils savaient qui connaissait la femme qui s’était arrêtée.
Ils savaient qui était sur la photographie.
Steph, lui, ne savait rien.
Il avait pourtant observé la même scène.
Il avait vu les mêmes gestes.
Il avait entendu les mêmes mots.
Il n’avait simplement pas accès à l’information.
Il recommença à écrire.
Le professeur expliquait maintenant que l’information pouvait avoir une valeur même lorsqu’elle n’était jamais utilisée.
Savoir quelque chose sur quelqu’un pouvait suffire.
Il donna plusieurs exemples.
Une entreprise qui connaissait les habitudes de ses clients.
Un assureur qui connaissait mieux les risques.
Un employeur qui connaissait le marché du travail.
Steph pensa au Village.
Il avait commencé à remarquer les mêmes choses depuis longtemps.
Les gens savaient qui couchait avec qui.
Qui avait quitté quelqu’un.
Qui avait été expulsé d’un appartement.
Qui avait de l’argent.
Qui n’en avait plus.
Qui était malade.
Qui mentait.
Qui prétendait ne pas mentir.
Il n’avait jamais pensé à ça comme à de l’information.
C’était simplement la vie.
Le professeur changea de diapositive.
——
Information imparfaite et comportement stratégique.
Steph sourit.
C’était probablement ça.
Tout le monde savait quelque chose.
Personne ne savait tout.
Et personne ne savait exactement ce que les autres savaient.
Il nota la phrase.
Puis il l’entoura.
Le professeur continua son exposé.
Steph n’écoutait plus vraiment.
Il regardait la salle.
Il se demanda combien de choses étaient en train de se dire sans paroles.
La fille qui regardait son téléphone.
Le gars qui dormait.
Deux étudiants qui chuchotaient au fond.
Une main posée sur une cuisse.
Un regard qui durait une seconde de trop.
Il pensa aux hommes du Village.
À ceux qui se donnaient des airs.
À ceux qui jouaient les personnages qu’ils avaient appris à jouer.
À ceux qui semblaient parfaitement à leur place.
Il se demanda ce qu’ils savaient.
Et surtout ce qu’ils cachaient.
Le professeur passa à la diapositive suivante.
Steph baissa les yeux vers son cahier.
Asymétrie d’information.
Il souligna les trois mots.
Puis il pensa au Village.