Un roman de Martin Roy

Le Swinging Dick

Lire le prologue ↓ Montréal · automne 2026

Chapitres

Prologue — IV
  1. PPrologueLire
  2. IChapitre ILire
  3. IIChapitre IILire
  4. IIIChapitre IIILire
  5. IVChapitre IVLire
  6. VChapitre VEn écriture

With the taste of your lips, I'm on a ride
You're toxic, I'm slippin' under
With the taste of the poison, paradise
I'm addicted to you, don't you know that you're toxic?
And I love what you do, don't you know that you're toxic?
Don't you know that you're toxic?

Britney Spears — Toxic
Prologue

À l’Aigle Noir, il commandait une bière.

Il connaissait quelques visages. Pas les noms.

Il s’installait au bar.

Il regardait les hommes entrer.

Il regardait les hommes sortir.

Il buvait sa bière.

Puis une autre.

Le jeudi, le bar était assez plein pour qu’il puisse rester seul sans avoir l’air seul.

Vers minuit, il descendait au Stud.

Il connaissait moins de monde au Stud.

Ça lui plaisait.

La musique était forte.

Les lumières étaient basses.

Il commandait quelque chose de plus fort.

Il parlait avec un homme dont il oublierait le nom.

Il riait.

Il en commandait un autre.

Puis un autre.

Il ne savait plus très bien quelle heure il était.

Il sortait parfois prendre l’air.

La rue était pleine.

Des hommes fumaient devant les bars.

Des hommes riaient trop fort.

Des hommes se touchaient en attendant de traverser.

Steph regardait tout ça avec l’impression d’être dans une ville qu’il connaissait sans vraiment y vivre.

Il retournait à l’Aigle Noir.

Il y avait moins de monde.

Il commandait encore.

Il avait maintenant chaud.

Il parlait plus fort.

Quelqu’un lui demandait s’il allait bien.

Il disait oui.

Il disait toujours oui.

Il ne se souvenait plus du dernier verre.

Il se souvenait de la musique.

D’une main sur son épaule.

D’un visage.

Puis plus rien.

Blackout.

Chapitre I

Steph Drouin se réveilla dans son lit.

Il resta immobile quelques secondes.

Il était mouillé.

Il regarda le plafond.

Il avait pissé dans son lit.

Il se leva rapidement. Ses jambes étaient molles. Il traversa l’appartement jusqu’au lavabo et vomit.

Il n’eut pas le temps de réfléchir à la toilette.

Il vomit encore.

Puis il resta penché au-dessus du lavabo, les deux mains appuyées sur la céramique.

Il avait mal à la tête.

Il avait soif.

Il ne se souvenait pas être rentré.

Il ne se souvenait pas avoir pris le métro.

Il ne se souvenait pas avoir pissé.

Il se souvenait du Stud.

Après, rien.

Il prit une douche.

Il changea les draps.

Il mit les vêtements de la veille dans un sac.

Il sortit.

Sur Saint-Hubert, le matin avait déjà commencé.

Steph entra au McDonald’s.

Il commanda un déjeuner et un café.

Un gros café.

Il s’assit près de la fenêtre.

Il avait encore la bouche mauvaise.

Il mangea lentement.

Autour de lui, les gens mangeaient aussi.

Il les regarda.

Le McDonald’s était un endroit intéressant le matin.

Les étudiants.

Les travailleurs.

Les vieux.

Les gens seuls.

Les gens qui attendaient quelqu’un.

Les gens qui n’attendaient personne.

Il observa un homme en chemise qui mangeait un McMuffin en consultant son téléphone. Quarante ans environ. Probablement cadre intermédiaire. Marié peut-être. Deux enfants. Une maison en banlieue. Il avait une bague.

Steph regarda la bague.

Il n’avait aucune raison de penser que l’homme était marié.

Il corrigea mentalement son observation.

Bague au doigt gauche. Probabilité élevée.

Il regarda une femme assise seule à la table voisine. Elle avait posé son sac sur la chaise en face d’elle. Elle mangeait avec son téléphone dans l’autre main.

Protection territoriale.

Il sourit.

C’était absurde.

Il continuait quand même.

Le McDonald’s était un laboratoire.

Les gens y entraient avec leurs habitudes intactes.

Ils choisissaient une table.

Ils commandaient.

Ils s’installaient.

Ils occupaient un espace.

Ils regardaient leur téléphone quand ils ne savaient pas quoi faire de leurs yeux.

Ils faisaient semblant de ne pas regarder les autres.

Steph trouvait ça fascinant.

La veille, il avait passé plusieurs heures dans le Village à observer des hommes qui faisaient exactement la même chose.

Les comportements changeaient.

Les fonctions restaient.

Séduction.

Territoire.

Statut.

Affiliation.

Solitude.

Il but son café.

Il était trop chaud.

Il le but quand même.

Un jeune homme entra avec un sac à dos.

Il regarda la salle avant de choisir une table.

Steph suivit son regard.

Le jeune homme cherchait quelqu’un.

Ou une place.

Ou une table où personne ne pourrait s’asseoir avec lui.

Steph nota mentalement l’hypothèse.

Il se demanda pourquoi il faisait ça.

Il n’avait jamais étudié l’anthropologie.

Il étudiait la gestion.

C’était probablement la même chose, pensa-t-il.

Observer les gens.

Identifier leurs comportements.

Prévoir leurs réactions.

Trouver ce qu’ils veulent.

Il regarda son café.

Il ne savait même pas ce qu’il voulait, lui.

Il avait trente-trois ans.

Il habitait Rosemont.

Il étudiait à l’UQAM.

Et la veille, il avait bu jusqu’à oublier comment il était rentré chez lui.

Il reprit une bouchée de déjeuner.

Autour de lui, le laboratoire continuait de fonctionner.

Chapitre II

Ils entrèrent à six.

Steph les remarqua immédiatement.

Ils avaient tous plus de soixante ans.

Ils se connaissaient.

Ça se voyait.

Le premier tenait la porte pour les autres. Le deuxième lui donna une petite tape dans le dos en passant. Le troisième regarda la salle avant de choisir une table. Les trois autres suivirent.

Ils s’installèrent.

Ils parlaient déjà.

Pas tous en même temps.

Celui qui parlait était écouté.

Les autres attendaient.

Un des hommes racontait quelque chose avec ses mains. Les autres souriaient avant même qu’il termine.

Ils avaient probablement raconté cette histoire plusieurs fois.

Steph les regardait de sa table.

Ils ne regardaient presque pas leurs téléphones.

C’était la première chose qu’il remarqua.

Ils avaient leurs habitudes.

L’un commandait un café noir.

Un autre prenait du lait.

Un autre du sucre.

Ils n’avaient pas besoin de se demander.

Steph observa leurs gestes.

Ils se servaient sans demander.

Ils parlaient de gens que Steph ne connaissait pas.

Un prénom suffisait.

Un lieu suffisait.

Une date.

Un ancien appartement.

Un restaurant qui n’existait plus.

Ils pouvaient évoquer quelqu’un qui n’était pas là et les cinq autres savaient exactement de qui il s’agissait.

Une femme passa derrière leur table.

Elle connaissait l’un des hommes.

Elle s’arrêta.

Ils parlèrent moins d’une minute.

Elle repartit.

Le groupe reprit sa conversation sans transition.

Un des hommes se leva pour aller chercher quelque chose.

Les cinq autres continuèrent de parler.

Quand il revint, personne ne lui demanda où il était allé.

Steph trouva ça intéressant.

Il y avait une structure.

Pas de chef.

Pas de consigne.

Chacun savait quoi faire.

Dans une entreprise, on aurait appelé ça une structure informelle.

Il sourit.

Un des hommes éclata de rire.

Les autres suivirent.

Steph ne savait pas ce qui était drôle.

Il aurait voulu savoir.

À un moment, l’un d’eux sortit une photographie de son portefeuille.

Les autres se penchèrent.

Steph ne voyait pas l’image.

Ils la regardèrent longtemps.

Puis un silence s’installa.

Pas un silence gêné.

Un silence de reconnaissance.

L’homme rangea la photographie.

Quelqu’un posa une main sur son avant-bras.

Ils recommencèrent à parler.

Steph baissa les yeux vers son déjeuner.

Il se demanda depuis combien de temps ils se connaissaient.

Vingt ans.

Trente.

Peut-être plus.

Il n’en savait rien.

Ils avaient probablement été jeunes ensemble.

Ils avaient probablement bu ensemble.

Ils avaient probablement perdu des gens ensemble.

Certains avaient peut-être été amants.

L’idée lui traversa l’esprit.

Il regarda de nouveau la table.

Il n’avait aucun moyen de le savoir.

C’était peut-être ça qui l’intéressait le plus.

Ils avaient une histoire qu’il ne pouvait pas voir.

Et contrairement aux gens du Village, ils ne semblaient pas avoir besoin de la montrer.

Ils étaient simplement là.

Ensemble.

Quand le premier homme se leva pour partir, les autres commencèrent à ramasser leurs affaires.

Ils vérifièrent qu’ils n’avaient rien oublié.

Ils sortirent par petits groupes.

Steph resta seul avec son café.

Il regarda les six chaises.

Puis la porte.

La table était vide.

Ils n’avaient presque rien laissé derrière eux.

Quelques miettes.

Une serviette.

Rien d’autre.

Chapitre III

Le cours avait lieu à treize heures.

Steph arriva avec dix minutes de retard.

Il s’assit au fond.

Le professeur parlait déjà.

Une diapositive était projetée au mur.

L’asymétrie d’information.

Steph sortit son cahier.

Le professeur expliquait qu’une transaction supposait rarement que les deux parties disposent de la même information.

Le vendeur connaissait mieux son produit que l’acheteur.

L’acheteur le savait.

Le vendeur savait que l’acheteur le savait.

La transaction se faisait malgré tout.

C’était là que les choses devenaient intéressantes.

Le professeur prit l’exemple d’une voiture usagée.

Un vendeur savait si la voiture avait été accidentée.

L’acheteur ne le savait pas.

Le vendeur pouvait cacher l’information.

Il pouvait aussi la révéler.

Mais l’acheteur ne savait pas nécessairement si ce qu’on lui révélait était toute l’information.

Steph prit des notes.

Il aimait ça.

Ce n’était pas compliqué.

Il fallait seulement comprendre que les gens ne prenaient jamais une décision avec toute l’information disponible.

Ils prenaient une décision avec ce qu’ils croyaient savoir.

Et ils le savaient.

——

Le professeur parla ensuite de sélection adverse.

Lorsque la qualité réelle d’un produit était difficile à observer, les mauvais produits pouvaient finir par chasser les bons.

Les acheteurs devenaient méfiants.

Ils refusaient de payer trop cher.

Les vendeurs de bons produits quittaient le marché.

Il ne restait plus que les mauvais.

Steph leva les yeux.

Il regarda les autres étudiants.

Certains prenaient des notes.

D’autres regardaient leur téléphone sous la table.

Une fille au premier rang avait écrit presque chaque mot du professeur.

Un gars dormait.

Steph se demanda lequel d’entre eux avait l’information.

Le professeur continuait.

L’information n’était pas seulement une ressource.

Elle pouvait modifier le comportement des autres.

Si une personne savait quelque chose que les autres ignoraient, elle possédait un avantage.

Si les autres savaient qu’elle le savait, l’avantage changeait.

Si elle savait qu’ils savaient, ça changeait encore.

Steph arrêta d’écrire.

Il regarda l’écran.

Il pensa au groupe du McDonald’s.

Ils avaient tous des informations sur les autres.

Des informations accumulées pendant des années.

Des choses qu’ils n’avaient plus besoin de dire.

Ils savaient qui prenait quoi dans son café.

Ils savaient qui connaissait la femme qui s’était arrêtée.

Ils savaient qui était sur la photographie.

Steph, lui, ne savait rien.

Il avait pourtant observé la même scène.

Il avait vu les mêmes gestes.

Il avait entendu les mêmes mots.

Il n’avait simplement pas accès à l’information.

Il recommença à écrire.

Le professeur expliquait maintenant que l’information pouvait avoir une valeur même lorsqu’elle n’était jamais utilisée.

Savoir quelque chose sur quelqu’un pouvait suffire.

Il donna plusieurs exemples.

Une entreprise qui connaissait les habitudes de ses clients.

Un assureur qui connaissait mieux les risques.

Un employeur qui connaissait le marché du travail.

Steph pensa au Village.

Il avait commencé à remarquer les mêmes choses depuis longtemps.

Les gens savaient qui couchait avec qui.

Qui avait quitté quelqu’un.

Qui avait été expulsé d’un appartement.

Qui avait de l’argent.

Qui n’en avait plus.

Qui était malade.

Qui mentait.

Qui prétendait ne pas mentir.

Il n’avait jamais pensé à ça comme à de l’information.

C’était simplement la vie.

Le professeur changea de diapositive.

——

Information imparfaite et comportement stratégique.

Steph sourit.

C’était probablement ça.

Tout le monde savait quelque chose.

Personne ne savait tout.

Et personne ne savait exactement ce que les autres savaient.

Il nota la phrase.

Puis il l’entoura.

Le professeur continua son exposé.

Steph n’écoutait plus vraiment.

Il regardait la salle.

Il se demanda combien de choses étaient en train de se dire sans paroles.

La fille qui regardait son téléphone.

Le gars qui dormait.

Deux étudiants qui chuchotaient au fond.

Une main posée sur une cuisse.

Un regard qui durait une seconde de trop.

Il pensa aux hommes du Village.

À ceux qui se donnaient des airs.

À ceux qui jouaient les personnages qu’ils avaient appris à jouer.

À ceux qui semblaient parfaitement à leur place.

Il se demanda ce qu’ils savaient.

Et surtout ce qu’ils cachaient.

Le professeur passa à la diapositive suivante.

Steph baissa les yeux vers son cahier.

Asymétrie d’information.

Il souligna les trois mots.

Puis il pensa au Village.

Chapitre IV

Ce soir, Steph baisait.

Il descendit dans le Village avec ça en tête.

Pas de cours.

Pas de lendemain.

Pas de réflexion.

Il voulait rentrer avec quelqu’un.

À l’Aigle Noir, il prit une bière.

Un vieux monsieur s’assit à côté de lui.

Il devait avoir soixante-dix ans.

Steph lui parla.

Le monsieur était gentil.

Il parlait beaucoup.

Steph écoutait.

Il souriait.

Il n’était pas intéressé.

Le monsieur posa une main sur son bras.

Steph ne la retira pas.

Il termina sa bière.

Puis il l’embrassa.

Le vieux monsieur ferma les yeux.

Steph aussi.

Il n’y avait rien de désagréable.

Il n’y avait simplement rien.

Quand ils se séparèrent, le monsieur sourit.

Steph lui sourit aussi.

Il alla au bar.

Il commanda une deuxième bière.

Le monsieur resta à sa table.

Steph regarda ailleurs.

Quelques minutes plus tard, il ne le vit plus.

Il termina sa bière.

Puis il marcha jusqu’au Stud.

Il y resta assez longtemps pour en boire deux autres.

La musique était forte.

Les lumières étaient basses.

Il regardait les hommes.

Les hommes le regardaient.

Personne ne bougeait.

Steph sortit.

Il remonta Sainte-Catherine.

Il avait chaud.

Il marchait lentement.

Il regardait les vitrines.

Les terrasses.

Les hommes.

Il traversa au coin de Saint-André.

De l’autre côté de la rue, un homme le regardait.

Steph ralentit.

L’homme aussi.

Il était beau.

Grand.

Cheveux foncés.

Manteau noir.

Il avait quelque chose de différent.

Steph ne savait pas quoi.

L’homme sourit.

Steph sourit.

Ils restèrent quelques secondes à se regarder à travers la rue.

Puis l’homme traversa.

« Hi. »

« Hi. »

Ils marchèrent quelques pas ensemble.

« You live around here? »

Steph secoua la tête.

« No. Rosemont. »

« Oh. »

L’homme sourit.

« I’m staying at a hotel nearby. »

Steph le regarda.

Il savait déjà où ça allait.

Ça lui plaisait.

« What’s your name? »

« Steph. »

« I’m Daniel. »

Ils continuèrent de marcher.

Ils parlaient.

Steph ne comprenait pas tout.

Il s’en foutait.

Daniel lui plaisait.

Daniel le regardait quand il parlait.

Pas toujours dans les yeux.

Parfois plus bas.

Steph le remarqua.

Il sourit.

Daniel s’arrêta.

« Do you want to come back to my hotel? »

Steph le regarda.

Il n’avait pas besoin de réfléchir.

« Yeah. »

Daniel sourit.

Ils repartirent ensemble.

Steph regarda devant lui.

Il avait eu raison.

Ce soir, il baisait.

La suite est en écriture.